EUX AUSSI, ILS ONT DIT NON
Victor Jara : « Non à la dictature ! »
Un dictateur devant le juge
À la mort de Victor Jara, en septembre 1973, le général Pinochet instaure la dictature au Chili. Mais qu’est-ce qu’une dictature ? Un régime politique autoritaire, établi par un homme seul, un parti ou petit groupe social, généralement à la suite d’un coup d’État.
Le régime qui se met en place au Chili le 11septembre 1973 se conforme pleinement à cette définition : le général Pinochet se hisse au pouvoir après avoir fait bombarder la Moneda, le palais présidentiel où se trouvait le président Allende, et réduit à néant la démocratie. Déjà les opposants au régime sont éliminés, les droits fondamentaux des Chiliens sont niés, les libertés les plus élémentaires sont bafouées, tout rassemblement de plus de trois personnes devient un délit. Dès son accession au pouvoir, le dictateur suspend toute législation : sous son autorité, le parlement est dissous, les partis politiques interdits, les listes électorales brûlées. Un seul homme concentre tous les pouvoirs et gouverne par décrets.
De 1973 à 1990, le Chili traverse les heures les plus sombres de son histoire. Plusieurs milliers de citoyens sont arrêtés, torturés, assassinés, tandis que l’on compte par centaines
de milliers ceux qui fuient le pays. La disparition des uns et l’exil des autres laissent le champ libre aux militaires dont les crimes ne connaissent aucune limite.(…)
En décembre 1998, un juge espagnol inculpe l’ancien dictateur Augusto Pinochet pour assassinats et tortures. Qui est ce juge dont le nom sera bientôt sur toutes les lèvres chiliennes ? Il se nomme Baltasar Garzón.
Magistrat depuis 1988, il a déjà enquêté sur le terrorisme basque et la corruption policière.
Il vient d’obtenir un mandat d’arrêt international pour “délits de terrorisme, génocide et torture” contre Augusto Pinochet. Ce dernier, qui a trouvé refuge en Grande-Bretagne (…), se croit invulnérable.
C’est oublier qu’un petit juge d’instruction a trouvé le moyen de traduire l’ancien dictateur en justice. (…) Tandis qu’Augusto Pinochet purge une partie de sa peine, ses avocats et certaines personnalités politiques mettent en oeuvre le stratagème qui lui permettra de retrouver la liberté. Dès septembre 1999, le ministre de l’Intérieur britannique Jack Straw déclare que “le prisonnier n’est pas en état de supporter un long processus judiciaire”. (…)
Après 503 jours de détention, le vieillard que l’on croyait sénile est libéré.
La suite, on la connaît, parce que toutes les télévisions du monde l’ont dévoilée. (…)
À son arrivée à Santiago du Chili, un miracle se produit : l’homme écoute avec un plaisir manifeste Lili Marlène, chanson qui accompagnait les soldats nazis au front durant la Seconde Guerre mondiale.
Peu après, il se lève et abandonne son fauteuil roulant. Il marche, il est libre, et il le restera.
L’ancien dictateur meurt trois ans plus tard, en décembre 2006, sans avoir été jugé pour ses crimes, sans même les avoir reconnus.
Joan Jara le déplore dans l’épilogue de l’ouvrage qu’elle a consacré à son mari : “[Il] ne peut [y] avoir un dénouement heureux, si l’on pense à Pinochet, mort à l’hôpital l’an dernier, entouré de sa famille et de ses amis, à l’âge avancé de 91 ans. Il n’a en effet jamais été condamné par la justice pour aucun des crimes, assassinats, disparitions ou tortures qui ont été commis durant sa dictature. Des exactions dont il est le responsable direct. Par une macabre coïncidence, il est mort le 10décembre, jour des droits de l’homme .”
Et le juge Garzon dans cette histoire ? Au-delà du revers que lui a infligé la rouerie de Pinochet, c’est son action qui importe. Parce qu’elle a ouvert la voie à une justice universelle, cette action dit non à toutes les dictatures. Elie Wiesel, prix Nobel de la paix, ne s’y est pas trompé qui affirmait déjà en 2001 : “Il faut être reconnaissant envers le juge Garzon : des initiatives comme la sienne ouvrent la porte à la justice universelle et à un monde plus juste.”